La locataire du deuxième gauche surnommée "Mamie" allait fermer la fenêtre de sa cuisine lorsque la déflagration lui fit lâcher la poignée ; les verres tintèrent dans les placards pendant deux longues secondes.
Tout le monde mit le nez dehors pour voir trois garnements s’enfuir. De la fumée provenait du dessous d'une voiture en stationnement sur le
parking.
Les chiens d'appartement commencèrent à japper et à hurler, dans une ambiance de fin du monde.
"Seigneur Dieu Marie Joseph ! ".
C'était une expression qu'elle utilisait peu... sauf en cas de trouille extrème. "Mamie" fit immédiatement appel aux pompiers… et à la police.
Un équipage de la Bac passait à proximité ; le bruit de l’explosion leur avait fait accélérer l’allure.
Ils virent trois adolescents arriver dans leur direction à l’angle du supermarché ; deux d’entre eux portaient des barres en aluminium qui brillaient au soleil; ils ne prirent pas attention au véhicule banalisé et se firent cueillir comme une fleur.
- POLICE ! Eh ! Venez donc voir un peu par là !
- Nous ?
Interpellation : 15h30
Appel OPJ : 15h35
15h40 :
Les trois ados sont assis sagement sur le banc de vérification ; rien à voir avec des habitués qui vocifèrent et se donnent en spectacle , pour peu que les potes soient rassemblés à l’entrée.
Les barres d’aluminium attendent derrière le bas flanc, sous l’œil sévère du chef de poste .
- Vous n’avez rien d’autre à faire un dimanche ?
- On a rien fait … !
- Et la voiture ? C'est de "l’auto allumage" peut être ? Ah ! Voila Monsieur L’OPJ ; vous allez lui raconter votre histoire d’apprentis terroristes..
L’histoire était hallucinante et allait occuper une bonne partie de ma permanence.
Nos trois garnements adoraient les films d'action où le héros fonce , tel un sourd, au milieu des boules de feu et autres explosions, pour sauver le
monde, une belle blonde , ou son taxi customisé ;
L'éxpérience du jour consistait à remplir des barres d’aluminium d’un mélange de différentes poudres, d'en placer une sous une voiture, et d'allumer le tout avec
une longue mèche de tissu imbibée d’acétone .
Ils avaient gagné à coup sur la palme de l'inconscience juvénile.
La voiture avait sauté comme un cabri ; l’essieu était tordu et le reservoir s'était compressé sous l’effet de l’explosion qui avait été entendue à deux kilomètres à
la ronde.
La poudre était un mélange jaunâtre. ; On aurait dit du désherbant ; l’odeur était acre ; il ne fallait pas approcher son nez trop près.
Les artificiers furent avisés de même que les parents des trois mineurs.
Personne ne se trouvait à la maison.
- Ou sont ils ?
- Ils sont partis chez des amis ; oh ! Monsieur! vous n’allez pas les prévenir ? C’est abuser !
- Ah mais si on va les prévenir ! Et le propriétaire de la voiture ? On lui demande de faire un constat ?
- On ne le connaît pas m’sieur …On a choisi au hasard., pour voir voir ce que ça allait faire.
- Ce que ça "allait faire" … ? Allez ! on monte .
Audition du premier pour apprendre que le trio avait en fait utilisé une recette diffusée sur internet par l’intermédiaire d’un site d'ados attardés, fans d’effets spéciaux.
Il nous racontait alors que le « groupe » se composait d’un chimiste, passionné par les mélanges détonants, le deuxième était un téméraire, capable
de se salir les main pour fabriquer les machines infernales.
En tant que troisième, il décidait des opérations à mener et n’hésitait pas à relancer le chimiste pour trouver le "meilleur" mélange qui soit.
L’audition du deuxième nous révéla qu’un pot de peinture rempli de cinq kilos de produit explosif se trouvait sur la table de son salon ce qui fit immédiatement
bondir mon collègue sur son siège.
Il déboula dans mon bureau avec sa veste et les clés de notre
véhicule
Perquisition immédiate, avec deux témoins , et découverte des cinq kilos, exactement à la place indiquée.
Nous prîmes délicatement le pot de peinture et nous quittâmes le pavillon pour rentrer à faible allure ; nous avions également pris quelques échantillons de produits pour montrer aux artificiers.
Le "matos" fut placé sur un terrain dégagé, à l'abri du soleil.
Les démineurs, arrivés au poste n’en crurent pas leurs yeux .
Il y avait de quoi souffler le pavillon et ses occupants avec les cinq kilos de ce mélange très instable , qui pouvait exploser au moindre choc ou écart de température .
Les tubes d’aluminium étaient tout aussi dangereux.
Il s'agissait de véritables mines anti personnelles qui pouvaient se déclencher sans prévenir, et disperser des bouts de métal sur cinquante mètres.
Une fois remis de nos émotions, le " chimiste passa à table".
Perquisition dans la foulée, avec nos amis artificiers .
Nouvelles sueurs froides en découvrant de la glycérine, de nombreuses bouteilles d’acétone et de nombreux acides.
Diverses fioles en verre contenaient d’autres mélanges ; le chimiste était plus prudent, il manipulait ses produits dans sa chambre en limitant les quantités.
N’avait il pas fait exploser un engin de la sorte sur son balcon quelques temps auparavant ?
Les voisins avaient ralé et les parents avaient négocié leur silence en dédommageant pour les dégats et en promettant que leur petit génie n'allait pas
recommencer; Il ne fallait pas donc lui en vouloir...
Tout était réparé.
L'enquête de voisinage fut des plus instructives.
Ce jeune garçon voulait imiter Nobel. Il avait pour projet la fabrication de nytroglycérine. De nombreux pains de savon de Marseille étaient entreposés dans ses placards.
Des cahiers, sagement rangés, comportaient des formules chimiques dont certaines avaient été trouvées sur internet; les références des sites étaient
mentionnées.
Leur dernière trouvaille était la recette du peroxyde d'acétone, hautement instable lui aussi .
Les responsables de ces sites allaient devoir rendre quelques comptes.
Les parents arrivèrent en fin d’après midi et nous dûmes leur expliquer ce qu’était la nitroglycérine et que le mariage du chlorate de soude et du sucre glace n'était pas destiné à lutter contre les mauvaises herbes.
Le père du chimiste le prit de haut et me reprocha presque de brider le génie de son fils; tout ça pour ça. Une garde à vue, avec des artificiers en uniforme et équipements spéciaux ! Vous ne vous rendez pas compte? Il en serait marqué à vie !
La démonstration d’un collègue artificier lui fit comprendre que la chimie mal maîtrisée pouvait justement le marquer à vie et abimer par la même occasion tous ceux qui se trouvaient autour.
Le Magistrat de permanence prit la chose très au sérieux et les trois mineurs furent déférés.
On ne plaisante pas avec la justice lorsque l'on met sa vie et celle des autres en danger.
Chose étonnante, le propriétaire du véhicule ne se présenta pas ce qui nous poussa à faire quelques vérifications supplémentaires ; il s’agissait en fait d’une
« doublette », un véhicule volé, mais avec le numéro d’un autre, en règle celui là.
Direction la casse.
Les produits furent neutralisés avec de l’eau et emmenés par les artificiers dans leurs véhicules spéciaux.
Trois mois plus tard , dans une autre ville, un jeune garçon se blessait gravement aux deux mains ainsi qu'au visage, suite à l’explosion de
l’engin qu’il fabriquait dans son garage.
Je sais que d'autres jeunes apprentis chimistes vont essayer à nouveau.
Je n'ai qu'une seule chose à dire :
Vous n'avez que cinq doigts à chaque main.
Préservez les et évitez qu'ils ne se dispersent à la faveur d'une "expérience" aussi dangereuse qu'inutile.
Le risque est réel.





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